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Houssais
Carol HOUSSAIS
Née en 1955 à Paris, vit et travaille dans le Gers à Gaujan

    Carol Houssais a fabriqué sa première joujouille à l’âge de 7 ans. Elle a recommencé à la mort de sa mère et ne s’est plus arrêtée. En 9 années, elle en a réalisé plus de 17 000 ; elles font de 5 cm à plus d’un mètre et pèsent de 30 grammes à 4 kilos. Pour cette expo 05 au Hang-art, elle en a confectionné 1000 blanches pour une installation : Les os blanchies ou les mille Vies du Grand Ancêtre Houssais

« D’où vient joujouille ?

    29 juillet 1999 – 17 h 17. Ma mère Annick Houssais meurt abandonnée de tous, sur son lit de torture, dans l’hôpital triste de Saint-Cloud. Je suis dans le Gers, devant la grange au Montet, un grand voile blanc passe au-dessus de ma tête. Je sais que c’est elle, Annick me fait signe qu’elle part pour des contrées lointaines et lumineuses. Dans les nuits qui suivent son départ un mot émerge, un seul, toujours le même : JOUJOUILLE. Mot mystérieux qui ne le reste pas longtemps puisque sans même m’en rendre compte mes mains refont des gestes qu’elles n’ont plus fait depuis 40 ans ; enrouler, serrer, ficeler, nouer deux bouts de tissus ensemble autour d’un bout de bois. Joujouille est réapparue presque à mon insu. Il n’y eut aucune larme. J’étais orpheline depuis trop longtemps.
    Une autre date, plus imprécise celle-là : printemps 1962. J’ai 7 ans, je vis dans un petit village de langue gallo, département de la Loire-Atlantique, entre Nantes et Rennes. Personne jusqu’à ce jour ne sait d’où je viens, ni quel accident m’a amenée là, il y a 4 ans. J’arrivai chauve, couverte de bleus et d’impétigo, dans cette famille d’ouvriers à peine sortie du fermage d’après guerre. On me supporte à peine là, enfin si, pour arrondir les fins de mois ! L’assistance publique donne à Madame Saffré une mensualité de misère, c’est sans doute pour cela que je me vois reprocher le droit de vivre et l’incessant lamento du quotidien, : trop de lessive pour mes culottes souillées, cause de mes intestins toujours malades, d’une nourriture sans doute mal appropriée, la hantise d’avoir à sentir la soupe de choux réchauffée me tenaille encore ! Ma santé mentale et psychique est à l’image de mes intestins, en partie détruite et mes capacités de concentration quasi nulles ; J’ai développé très tôt la stratégie de la cachette pour pouvoir tout juste me reposer. Ensuite, petit à petit, quelques balbutiements sortirent de ma bouche sous forme d’abord de plaintes, puis des chants lancinants apprivoisèrent l’espace douloureux où j’étais engluée, dans quelques rayons lumineux apparurent des êtres bienveillants qui m’apprirent TOUT. Donc, route du Buron, un après-midi de 1962, un camion transporteur Drouin dépose un colis qui vient de Nantes, le fait est assez inhabituel pour attirer toutes les femmes de la rue à l’ouverture du carton marron, les exclamations fusent au sortir des robes en dentelles, des pulls et des maillots de corps, de la brosse à dents Mickey avec sa timbale et tout au fond, étouffée, une pauvre poupée Bella aux yeux fermés. Les commentaires vont bon train ! L’une « c’est sa mère » ! L’autre « ça vient d’Amérique avec Mickey ! La troisième « Allez savoir c’est peut-être de l’argent mal gagné ! »
    La poupée aux beaux yeux bleus passe de mains en mains, ses petits cheveux blonds bouclés brillent dans le soleil, sa robe rose avec un col de dentelle blanche si propre ! Elle dégage une odeur étrange de plastique parfumé, il me faudra 40 ans pour identifier ce parfum de fleurs de lotus qui avait alors étonné mon jeune odorat. Madame Saffré pour faire bonne figure devant les commères finira par me donner la poupée en disant bien fort : « c’est malheureux tout de même, c’est donné du lard aux cochons, j’en donne pas huit jours à cette Marie-salope vous allez voir c’qu’elle va en faire ! Ses pronostics étaient bien en dessous de mes capacités de destruction, il ne me fallut pas deux jours pour mettre à mon image l’objet manufacturé qui venait d’une autre planète. La pauvre chose fut tout de suite salie, énucléée, démembrée, éventrée, mutilée, rasée, déchiquetée, défoncée, découpée en petits morceaux, certains d’entre eux je les suçais longuement et finis par les ingérer. Ceux qui restèrent je les mis dans une boîte de chaussons et les cachai dans ma cabane secrète au plus profond d’un roncier. L’histoire aurait dû s’arrêter là sur mon forfait commis, mon crime consommé… 
    Il faut bien comprendre que mon bien le plus précieux était un petit espace au plus profond d’une grotte épineuse entre des pierres millénaires dressées par les Grands Ancêtres, dont on avait oublié jusqu’à la présence à cet endroit. Et là au tout début de la découverte de ce lieu tel un animal blessé j’y dormais, je n’y rêvais pas, je n’en avais pas la force. J’étais un être déchu et sans désir, je mourais. Avais-je rêvé avant l’abandon de ma mère ? Je n’en ai aucun souvenir. Dans mon petit chez moi la réalité tragique de ma condition d’enfant de l’assistance publique, de fille de pas grand-chose, de celle qui n’avait aucun droit, disparaissait bien vite et j’entrais dans un monde des grands espaces vierges. Arrivèrent bientôt des animaux fantastiques doués de mimiques extravagantes et enfin des êtres bavards et malicieux qui m’apprirent le langage des êtres libres. Je compris aussi le secret de quelques plantes qui mâchées me soulagèrent de mes souffrances digestives. Tous ces êtres fantastiques opérèrent un travail d’orfèvres, il me dépecèrent de l’épaisse gangue de mélancolie qui tenait mon corps et mon esprit en paralysie, un grand changement était déjà en marche quand arriva le colis mystérieux des Amériques.
    Je suis assiste sur un carton au fond de mon antre, le soleil qui perce le feuillage du roncier éclaire mon trésor éparpillé autour de moi. Je choisis avec componction les morceaux que je dépose un à un dans torchon mangé par les rats, l’odeur en est forte, les taches marrons, le déchiquetage du rongeur reconnaissables. J’emmaillote avec précaution mon seul bien et avec une ficelle de chanvre attache et noue le tout. Je transpire, c’est avec peine que mes mains m’obéissent, le nœud m’a demandé un effort surhumain. Je contemple longtemps l’objet posé sur mon sarrau, et j’entends le murmure joyeux qui sort de ma bouche : « … joujouille… joujouille… joujouille… joujouille… » C’est un gazouillis de jeune oiseau qui prend son envol.
Joujouille est là !
    La vie avec Joujouille est un enchantement, les actes les plus simples du quotidien deviennent une fête : se laver, manger, dormir, s’habiller : des épopées ! » Carol Houssais 2008

 

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