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Yvonne Robert
Yvonne ROBERT
 
Née en 1922. Vit et travaille à Grues (85)

    Yvonne Robert est née en Vendée ; enfance rurale difficile, elle s’installe en 1945 avec son mari agriculteur à Grues dans le marais poitevin. En 1974, aux nouvelles galeries de Luçon, elle achète du papier et des couleurs et depuis elle n’a pas arrêté de peindre, parfois se levant la nuit pour peindre en cachette. Elle peint à l’acrylique, la plupart du temps sur papier, des scènes de son enfance, de sa vie rurale, magnifiant la réalité par des couleurs éclatantes comme si elle ne voulait garder de son passé que les souvenirs les moins malheureux. Les peintures sont souvent accompagnées d’un texte qui aide le lecteur à rentrer dans une œuvre profondément humaine.

    Sa journée se découpe en vingt-quatre heures de misères et d’angoisses. L’épuisement. Le découragement. Le désespoir. L’acceptation. Elle ne refuse pas son sort mais cesse de grandir. Il existe un trésor dans sa tête, une minuscule étoile qui ne luit que pour elle. Celle-là, personne ne pourra la lui voler, l’écraser du pied, lui cracher dessus. Là, dans la nature, elle recueille de belles images, bien gratuites, bien propres. Jeanne et Bernadette ont vécu de ces extases. Elle qui n’a rien s’approprie des bonheurs : « Mon merle », « Mon vanneau »… Personne ne se doute qu’elle bâtit un monde à l’abri des regards et des mains, à l’abri de la cruauté et des salissures. Dieu, elle ne l’a jamais rencontré. S’il avait existé, aurait-il admis qu’une enfant puisse être privée d’avenir ?
    Épouse, mère, elle ne songe guère à se venger, à rétablir l’équilibre. Le destin frappe encore, et encore plus fort. Il faut DIRE, S’EXPRIMER, RESTER VIVANTE. Elle se met à peindre. A cinquante ans, la minuscule étoile préservée fait jaillir des chants de couleurs. Enfin. Elle raconte parce qu’elle étouffait. Elle se revoit : la fillette traverse son passé, ne s’arrêtant plus. Les tableaux surgissent tels des lieux de mémoire. Un vaste théâtre s’ouvre. Scènes codées qui évitent le misérabilisme, scènes titrées qui suggèrent l’émotion contenue. Il ne s’agirait pas de montrer le malheur mis plutôt de mettre en lumière qu’en marchant on peut s’éloigner de lui, le dépasser. S’arrêter, ce serait ressusciter les mauvais fantômes. Aller plus loin, vers une issue. La nature meurt et renaît, la beauté continue : « Aimer la vie jusqu’à la fin »…
    Les séquences défilent. Diapositives. Les regrets, l’affliction, l’injustice...
    Des amateurs distraits croient distinguer dans ses tableaux des représentations gentiment bucoliques, des pastorales pour des calendriers. En somme, des témoignages naïfs pour les nostalgiques de l’ancien temps, de ce temps où les hommes n’auraient vécu que d’amour et d’eau fraîche. Yvonne Robert peut donner cette impression.
Peut-être conviendrait-il mieux de célébrer son humilité prudente, sa méfiance innée envers les beaux discours, les vaines espérances. Farouchement athée, profondément humaine, incurablement fataliste, elle ne se pose pas en martyre unique, elle sait très bien que beaucoup de gens ont souffert autant ou plus qu’elle. Elle rougirait de se mettre en vedette. Elle dit « Elle » plus facilement que « Je ». Elle se désirera anonyme au sein d’une foule écrasée, elle exagérera les décors de ses tableaux pour apparaître plus infime. Et les amateurs distraits n’y verront que des arbres et des maisons gentiment décoratifs.
    L’ambition d’Yvonne Robert se révèle dans son incomparable manière de saisir à la fois, dans une même toile : et la nature et la société, et les bonheurs et les malheurs, et toutes les tensions de l’existence ! Un monde perpétuellement en action, en destruction, en renouveau. Avec des personnages étroits qui marchent pour offrir moins de prise au destin, qui rasent les murs en pleins champs, qui se déroulent. Avec une fillette à l’étoile qui sert de cible.
    Alain Arnéodo  Création Franche n° 12 – janvier 96